“Au Havre, en 2007 et contre toute attente, l’esprit rebelle qui a fait de la ville portuaire un des bastions du rock français au cours des années 70, a survécu. De très jeunes garçons et filles, équipés de guitares à brancher, ont des chansons plein la tête, mieux faite qu’on pourrait croire et remplie des mêmes influences soufflées de la mer que leurs aînés. Ils n’ont bien sûr pas connu le magasin de disques Crazy Little Thing ou vu les Ramones et Talking Heads en concert à la Salle des Fêtes de Graville, mais Garnier et Guillemot peuvent être fiers d’eux. Cet honneur-là est sauf.???Paradoxalement, les Lipstick Traces ne “font” pas du rock. Ils sont nés dedans. Fils de musicien, Thomas a fait ses premiers pas au début des années 90, aux Studios ICP de Bruxelles, entre les amplis de guitare et l’orgue Hammond. Il a grandi sous la menace d’une pochette de disque d’Alice Cooper dédicacée sur laquelle on peut lire “Thomas, clean your room !”. A l’âge des Playmobil, il suivait son père, journaliste accidentel, et a croisé, au moins une fois, tous les grands de la pop et du rock. Damon Albarn et Graham Coxon lui ont offert des confiseries à Saint-Malo, Jeff Lynne lui a fait admirer Central Park du 23ème étage du Four Seasons, Brian Molko l’a initié au Coca light chez Maxim’s, et les Silmarils se sont portés garants pour qu’il puisse entrer dans un bar de nuit de Sunset Boulevard, avant de l’inviter dans leur jacuzzi, à la lueur d’étoiles bienveillantes. A Los Angeles, elles sont comme ça.???Pitou et Greg, les deux autres Lipstick Traces, ne valent pas beaucoup mieux. Eux aussi sont tombés dans la marmite bouillonnante de la musique du diable dès leur plus jeune âge, et au lycée Saint-Joseph, entre les cours et les filles, les conversations sur les chansons des Beatles, la reconversion électrique de Bob Dylan ou l’avenir d’Interpol sont allées très bon train. Comme tous les groupes de rock du monde, qui se respectent et ne se moquent pas de leur public potentiel, Lipstick Traces a énormément répété avant de s’aventurer sur la scène du Mac Daid’s, au Havre, le 30 mai 2006. Mais pas dans un garage. C’est à l’ombre d’un fort de garnison, désaffecté et maussade, que le trio a peaufiné son répertoire de chansons, écrites par Tom (en anglais pour la plupart), mais qui sonneraient beaucoup moins bien si Pitou ne les enrobaient pas des fameuses lignes de basse dont il a le secret, et si Greg ignorait comment marteler ses toms de batterie avec autant d’audace et de dextérité.???Depuis un an, les Lipstick Traces qui, comme le savent ceux qui maîtrisent l’histoire du rock havrais, ne doivent absolument pas leur nom au livre le plus célèbre de Greil Marcus, se sont produits régulièrement, autant à Paris qu’ailleurs, en privilégiant la qualité de leurs apparitions à la quantité. Il faut savoir que le trio, fier de ses origines et de son identité, ne se réclame d’aucune scène. La preuve : Lipstick Traces n’a joué qu’une seule fois dans le cadre des soirées Rock’n’roll Friday.??En avril 2007, Nicola Sirkis a invité le groupe à se produire, en première partie du dernier concert de la tournée province Alice & June. Ce soir-là, devant un public de 7000 personnes, il n’a pas démérité et, logiquement, son MySpace, dont il ignore pourtant comment trafiquer le compteur d’écoutes, se ressent encore de cette prestation d’une trentaine de minutes intenses. Dans le même ordre d’idée, Lipstick Traces s’est produit, au printemps, à l’invitation de Béatrice Ardisson et Naïve, dans le cadre de la soirée Bowiemania : sur la scène d’une Flèche d’Or bondée, il a interprété une version punk de “Moonage Daydream”, enregistrée deux jours avant que Tom passe le Bac, à la fin d’une séance studio marathon dirigée par Florent Barbier. Mention très bien et e-mails encourageants de New York.???L’ex-batteur des Roadrunners, devenu producteur des groupes et artistes rock pour qui un 16-pistes à bande vaudra toujours mieux qu’un Pro Tools, a pris Lipstick Traces sous sa coupe et lui a ouvert les portes de son nouveau studio Franklin. Chez Florent, Tom, Pitou et Greg ont enregistré “12 degrés d’ecchymoses”, sur un texte de Jean-Luc Manet (journaliste aux Inrocks), première trace discographique, sur la compilation “Polaroïd Rock 2007”. Dans la foulée, ils ont également donné leur chanson “All Night Long”, enregistrée, comme les autres, en une seule prise rouge et sèche, pour une compilation de jeunes groupes rock européens diffusée en Italie.???Aujourd’hui, les Lipstick Traces n’ont pas d’autre ambition que de continuer à faire des progrès. Ils découvrent tous les jours de nouveaux pans de l’histoire du rock tout en s’intéressant aux groupes actuels, préférant ceux qui innovent aux ressasseurs. Bien conscients de ce qu’on doit à Liverpool, Manchester, Rouen ou leur propre ville, immuablement fouettée par les embruns salés et des politiques culturelles réputées pour leur opacité, ils ne méprisent pas la province, qui leur rend parfois mal (too much class for the neighbourhood ?), mais entendent bien la quitter, un jour prochain, pour un ailleurs moins étriqué. Ils ne déifient pas non plus les losers que la France a la faiblesse d’aduler, et sont tout à fait réfractaires à la pensée monolithique et obsolète que peinent à imposer certains anciens combattants du rock d’ici. Tout simplement, Lipstick Traces rêve d’être un jour, le plus grand groupe du monde. Tom n’a pas encore dix-huit ans mais sait déjà très bien ce qu’il veut. Et ses deux acolytes, comme par hasard, souhaitent la même chose. Non, Lipstick Traces ne “fait” pas du rock. Lipstick Traces, quelque part et sans excès d’arrogance, “est” le rock.”

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